UN CADEAU À LAGARDèRE ?
source : Le Nouvel Observateur le 25/02/1999
Matra Hautes Technologies (MHT) vaut la moitié d'Aerospatiale : telle est l'équation qui permet à Lagardère, après fusion, de prendre 33% du nouveau groupe. « C'est un cadeau » : d'emblée, les syndicats d'Aerospatiale ont dit tout haut ce que beaucoup pensent tout bas. Le trouble est d'autant plus grand que les évaluations des deux groupes sont jalousement tenues secrètes avant le verdict de la commission de privatisation. Nous pouvons révéler que MHT a été évalué à un peu plus de 14 milliards de francs et Aerospatiale autour de 30 milliards, après réduction du périmètre par abandon à l'Etat, pour 1,5 milliard, de 4,5% dans Thomson-CSF. La valeur des principaux actifs et participations est résumée dans le tableau ci-dessous. Ces évaluations peuvent surprendre. Face à la panoplie de produits leaders dans le monde (Airbus, Ariane, Falcon, hélicoptères, etc.) détenus par Aerospatiale, Lagardère apporte essentiellement trois participations dans des filiales partagées avec les anglais British Aerospace et GEC ainsi qu'avec le canadien Northern Telecom. « On dirait que MHT a été évalué selon les critères d'une entreprise privée britannique, Aerospatiale selon ceux d'une entreprise publique française », résume Elie Cohen, chercheur au CNRS, qui déplore « la gestion calamiteuse de ce dossier » . En réalité, si Aerospatiale a bien été sous-évaluée, MHT aussi, par rapport aux critères anglo-saxons. La preuve ? Lors de la récente fusion de GEC et de British Aerospace, les prix retenus pour leurs filiales Matra Marconi Space (MMS) et Matra BAe Dynamic (MBD) ont été respectivement de 30 et de 24 milliards de francs. Pour Lagardère, qui possède 50% de l'une et 51% de l'autre, les valeurs seraient donc de 15 et de 12 milliards de francs, sans compter les primes de contrôle, puisque le Français est clairement le vrai patron de ces filiales ! Or les prix retenus ne sont que de 5 et de 4,5 milliards de francs. Soit trois fois moins, pour Lagardère, que ce qui apparaît au bilan de ses partenaires britanniques ! « On est à Paris, pas à Londres », a rétorqué le Trésor à Jean-Luc Lagardère, qui s'en offusquait... Mais c'est surtout Aerospatiale en tant qu'entreprise publique qui est étrillée. Alors qu'une chaîne de magasins comme Casino vaut 70 milliards de francs, vous avez, pour 30 milliards, la maîtrise d'oeuvre d'Airbus et d'Ariane sans oublier une demi-douzaine d'activités où Aerospatiale est soit leader mondial, soit leader européen. Mais quand on veut tuer son chien, on dit qu'il a la rage. A mots couverts il faut songer à la prochaine introduction en Bourse , on explique de tous côtés qu'Airbus est en haut de cycle ; que nombre d'avions commandés risquent de ne pas être payés ; que les risques de change n'ont pas été suffisamment pris en compte ; que l'évaluation à 70 milliards de francs faite il y a un an par Lehman Brothers par simple comparaison avec Boeing était « très optimiste » et que, pour preuve, le cours de Bourse du concurrent américain s'est effondré depuis. Ainsi Airbus vaudrait 40 milliards, 45 au mieux, Dassault 14 milliards (son prix en Bourse), tandis qu'Ariane, les avions régionaux, les avions légers, les missiles et les hélicoptères sont comptés pour 8 milliards ! Explication : alors que Lagardère et British Aerospace font fortune avec leurs missiles, ceux d'Aerospatiale perdent de l'argent depuis dix ans. « Normal, puisque Lagardère refuse de vendre s'il n'a pas sa marge, explique-t-on à Aerospatiale : tandis que les ministres de la Défense, faisant comme chez eux, ont toujours ratissé les nôtres. » Résultat : bien qu'en progression, la rentabilité d'Aerospatiale est encore trois fois inférieure à celle de MHT. « Nous payons aujourd'hui trente ans d'incurie dans les relations de l'Etat français avec ses sociétés nationales », affirme un des dirigeants du groupe public, qui s'est rudement opposé à Lagardère et « à son effrayante machine de lobbying », tout en l'attendant comme le Messie, pour cause de privatisation à ses yeux nécessaire. On touche là l'ambiguïté de ce deal qui satisfait tout le monde... L'évaluation relative de MHT et d'Aerospatiale est-elle pour autant « honnête et juste », comme le disent, avec une touchante harmonie, Lagardère, Aerospatiale, Bercy et Matignon ? La commission tranchera. Une certitude, toutefois : les deux entreprises ont bien été sous-évaluées. Ce qui signifie que la valeur d'Aerospatiale-Matra devrait exploser lors de son introduction en Bourse. L'opération devrait ainsi être gagnante pour tout le monde. Et c'est bien pour cela que tout le monde est content. Airy Routier
Matra Hautes Technologies (MHT) vaut la moitié d'Aerospatiale : telle est l'équation qui permet à Lagardère, après fusion, de prendre 33% du nouveau groupe. « C'est un cadeau » : d'emblée, les syndicats d'Aerospatiale ont dit tout haut ce que beaucoup pensent tout bas. Le trouble est d'autant plus grand que les évaluations des deux groupes sont jalousement tenues secrètes avant le verdict de la commission de privatisation. Nous pouvons révéler que MHT a été évalué à un peu plus de 14 milliards de francs et Aerospatiale autour de 30 milliards, après réduction du périmètre par abandon à l'Etat, pour 1,5 milliard, de 4,5% dans Thomson-CSF. La valeur des principaux actifs et participations est résumée dans le tableau ci-dessous. Ces évaluations peuvent surprendre. Face à la panoplie de produits leaders dans le monde (Airbus, Ariane, Falcon, hélicoptères, etc.) détenus par Aerospatiale, Lagardère apporte essentiellement trois participations dans des filiales partagées avec les anglais British Aerospace et GEC ainsi qu'avec le canadien Northern Telecom. « On dirait que MHT a été évalué selon les critères d'une entreprise privée britannique, Aerospatiale selon ceux d'une entreprise publique française », résume Elie Cohen, chercheur au CNRS, qui déplore « la gestion calamiteuse de ce dossier » . En réalité, si Aerospatiale a bien été sous-évaluée, MHT aussi, par rapport aux critères anglo-saxons. La preuve ? Lors de la récente fusion de GEC et de British Aerospace, les prix retenus pour leurs filiales Matra Marconi Space (MMS) et Matra BAe Dynamic (MBD) ont été respectivement de 30 et de 24 milliards de francs. Pour Lagardère, qui possède 50% de l'une et 51% de l'autre, les valeurs seraient donc de 15 et de 12 milliards de francs, sans compter les primes de contrôle, puisque le Français est clairement le vrai patron de ces filiales ! Or les prix retenus ne sont que de 5 et de 4,5 milliards de francs. Soit trois fois moins, pour Lagardère, que ce qui apparaît au bilan de ses partenaires britanniques ! « On est à Paris, pas à Londres », a rétorqué le Trésor à Jean-Luc Lagardère, qui s'en offusquait... Mais c'est surtout Aerospatiale en tant qu'entreprise publique qui est étrillée. Alors qu'une chaîne de magasins comme Casino vaut 70 milliards de francs, vous avez, pour 30 milliards, la maîtrise d'oeuvre d'Airbus et d'Ariane sans oublier une demi-douzaine d'activités où Aerospatiale est soit leader mondial, soit leader européen. Mais quand on veut tuer son chien, on dit qu'il a la rage. A mots couverts il faut songer à la prochaine introduction en Bourse , on explique de tous côtés qu'Airbus est en haut de cycle ; que nombre d'avions commandés risquent de ne pas être payés ; que les risques de change n'ont pas été suffisamment pris en compte ; que l'évaluation à 70 milliards de francs faite il y a un an par Lehman Brothers par simple comparaison avec Boeing était « très optimiste » et que, pour preuve, le cours de Bourse du concurrent américain s'est effondré depuis. Ainsi Airbus vaudrait 40 milliards, 45 au mieux, Dassault 14 milliards (son prix en Bourse), tandis qu'Ariane, les avions régionaux, les avions légers, les missiles et les hélicoptères sont comptés pour 8 milliards ! Explication : alors que Lagardère et British Aerospace font fortune avec leurs missiles, ceux d'Aerospatiale perdent de l'argent depuis dix ans. « Normal, puisque Lagardère refuse de vendre s'il n'a pas sa marge, explique-t-on à Aerospatiale : tandis que les ministres de la Défense, faisant comme chez eux, ont toujours ratissé les nôtres. » Résultat : bien qu'en progression, la rentabilité d'Aerospatiale est encore trois fois inférieure à celle de MHT. « Nous payons aujourd'hui trente ans d'incurie dans les relations de l'Etat français avec ses sociétés nationales », affirme un des dirigeants du groupe public, qui s'est rudement opposé à Lagardère et « à son effrayante machine de lobbying », tout en l'attendant comme le Messie, pour cause de privatisation à ses yeux nécessaire. On touche là l'ambiguïté de ce deal qui satisfait tout le monde... L'évaluation relative de MHT et d'Aerospatiale est-elle pour autant « honnête et juste », comme le disent, avec une touchante harmonie, Lagardère, Aerospatiale, Bercy et Matignon ? La commission tranchera. Une certitude, toutefois : les deux entreprises ont bien été sous-évaluées. Ce qui signifie que la valeur d'Aerospatiale-Matra devrait exploser lors de son introduction en Bourse. L'opération devrait ainsi être gagnante pour tout le monde. Et c'est bien pour cela que tout le monde est content. Airy Routier